Histoire de Chants | N°5 | Grândola Vila Morena

Dans la riche histoire des chants révolutionnaires, celle de « Grândola vila morena » est assez singulière. Issu d’un poème écrit en 1964, il n’avait pas vocation à devenir le chant révolutionnaire portugais

L’artiste voulait simplement remercier de son accueil chaleureux une association de travailleurs agricoles de la petite ville de Grândola, dans le sud-ouest du Portugal, qui l’avait invité pour un concert. Il écrit donc un poème qui parle de ce qu’il a ressenti à ce moment : de la fraternité, de l’égalité entre tous, du sentiment de communauté…

L’auteur, Zeca Afonso, n’est cependant pas un simple chanteur populaire. Professeur d’histoire, il a exprimé assez tôt un engagement politique qui l’a classé comme opposant au régime de Salazar qui interdira ou censurera certaines de ses chansons. Il avait des sympathies pour le communisme et se battait pour une gauche radicale. Il aurait fait un bon Insoumis.

A l’époque, Salazar dirige le Portugal depuis l’avant-guerre, ayant installé comme en Allemagne, en Italie et en Espagne un régime dictatorial qui aura résisté à la seconde guerre mondiale par la relative neutralité du pays lors de ce conflit. Il mourra en 1970, mais son régime perdurera jusqu’en 1974.

 

 

Dans la nuit du 24 au 25 avril 1974, un coup d’état militaire met fin au système salazariste et va instaurer une démocratie parlementaire dans le pays. Ce moment essentiel dans l’histoire du Portugal est connu sous le nom de « Révolution des œillets », les conjurées ayant choisi cette fleur portée à la boutonnière comme signe de ralliement. Il faut souligner l’originalité du fait que des militaires prennent l’initiative d’installer une démocratie. Rien ne fut simple par la suite mais c’est à signaler.

C’est là que réapparaît notre poème. Zeca Afonso en avait fait une chanson enregistrée en 1971, en France pour l’anecdote. Au passage il change la fin en lui donnant un connotation plus politique. C’est lors d’un concert dans l’année de sa création, lorsque le public reprend la chanson en chœur, hommes et femmes se tenant serrés les uns contre les autres, qu’elle devient subversive pour le pouvoir.

C’est sans doute pourquoi, cette fameuse nuit du 24 au 25 avril 1974, elle sera choisie, avec une autre qui n’aura pas la même influence historique, pour être diffusée à la radio comme signe de passage à l’action pour déclencher la « Révolution des œillets ».

Depuis elle s’est imposée comme le chant révolutionnaire national. Tout portugais le connait. Les grand(e)s interprètes l’ont toutes et tous chanté. On l’entend les 1ers Mai. La phrase: « o povo è quem mais ordena », « seul le peuple ordonne », est un slogan très utilisé dans les manifestations, sur les banderoles, par la gauche portugaise.

En février 2013, un groupe de manifestants s’est introduit dans l’Assemblée Nationale portugaise et a entonné ce qui est devenu un hymne, pour interrompre le discours du premier ministre qui annonçait le renforcement de la politique d’austérité imposée par Bruxelles. Comment expulser des gens qui chantent pacifiquement ?

Sur la forme, le texte utilise un style de poésie remontant au Moyen-Age portugais. Les couplets fonctionnent par deux, le second reprenant le premier en l’inversant. Les vers ont 8 pieds.

La mélodie, assez simple, s’inspire de chants traditionnels portugais. C’est ce qui explique l’idée de l’auteur de le rythmer par des bruits de pas, ceux des paysans allant au champ et se tenant, pour se donner de l’entrain. Devenu chant révolutionnaire, on y voit plutôt le peuple en marche serrée.

Un chant d’hommes au départ et non accompagné, « a capella ».

C’est sans doute l’addition de tous ces éléments et du contexte historique qui explique que « Grândola vila modena » soit devenu le chant révolutionnaire portugais.

L’auteur, Zeca Afonso est mort en février 1987. Il était persuadé que, sans aborder frontalement les luttes sociales comme la plupart des chants révolutionnaires, la chanson populaire, par sa poésie directe, peu sophistiquée, proche de la nature, est un outil d’éducation populaire inestimable.

Parmi les chants qui sont devenus politiques sinon révolutionnaires sans en avoir la vocation au départ, on peut citer « Le temps des cerises » et « Lili Marlene ».

 

en Portugais :

Grândola, vila morena
Terra da fraternidade
O povo é quem mais ordena
Dentro de ti, ó cidade

Dentro de ti, ó cidade
O povo é quem mais ordena
Terra da fraternidade
Grândola, vila morena

Em cada esquina um amigo
Em cada rosto igualdade
Grândola, vila morena
Terra da fraternidade

Terra da fraternidade
Grândola, vila morena
Em cada rosto igualdade
O povo é quem mais ordena

À sombra duma azinheira
Que já não sabia a idade
Jurei ter por companheira
Grândola a tua vontade

Grândola a tua vontade
Jurei ter por companheira
À sombra duma azinheira
Que já não sabia a idade

 

en Français :

GRANDOLA ville brune
Terre de la fraternité
Le peuple est celui qui commande le plus
A l’intérieur de toi ville

A l’intérieur de toi ville
Le peuple est celui qui commande le plus
Terre de la fraternité
GRANDOLA ville brune

Dans chaque coin un ami
Dans chaque visage un ami aussi
GRANDOLA ville brune
Terre de la fraternité

Terre de la fraternité
GRANDOLA ville brune
Dans chaque visage un ami aussi
Le peuple est celui qui commande le plus

A l’ombre d’un chêne
Dont je ne savais pas l’âge
Je t’ai juré comme compagne
GRANDOLA à ta volonté

GRANDOLA à ta volonté
Je t’ai juré comme compagne
A l’ombre d’un chêne
Dont je ne savais pas l’âge.

 
Envoyé par Guillaume DC
Mise en page & illustration Christine

1 réflexion au sujet de “Histoire de Chants | N°5 | Grândola Vila Morena

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