Ile de la Réunion : situation actuelle

Il est de bon ton, il est même recommandé, quand on parle de la société réunionnaise, de citer en exemple la coexistence pacifique en son sein de plusieurs cultures et religions venues des quatre coins du monde.On serait tenté d’applaudir des deux mains, sans retenue, tellement c’est beau, tellement c’est inespéré, tellement c’est invraisemblable au milieu du fracas du monde. Pourtant quand on est Réunionnais depuis toujours, pétri de l’histoire de ce pays, qu’on a quelques décennies au compteur et qu’on regarde autour de soi, son voisinage, sa famille, on a du mal à partager cet enthousiasme.

 

Le consensus par abstention

En effet quelle réalité voyons-nous ? Nous voyons une société sous perfusion qui survit grâce aux subventions et aux aides sociales. Nous voyons aussi que les milliards d’Euros qui arrivent profitent en grande partie aux notables bien placés et bien informés sur le circuit de cette manne. Si bien que près de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté. Néanmoins les miettes qu’ils perçoivent alimentent grassement les grandes surfaces qui, par leur extension, deviennent de vrais temples de la consommation qui, par conséquent, éliminent les petits commerces de proximité, détruisant ainsi le tissu social tout en aggravant le chômage et l’assistanat. Ce sont ceux qui profitent de ce système qui sont les plus enclins à faire l’apologie de ce “vivre-ensemble” d’un peuple qui a encore dans sa mémoire collective les temps de pénurie pour ne pas dire de famine. La crainte de cette époque fait partie des peurs qui nourrissent ce que j’appellerai le consensus par abstention de notre société, pour le plus grand bonheur de ceux qui en profitent d’une manière ou d’une autre. “Vivre ensemble” ? Oui. Mais avec d’un côté ceux qui survivent et se taisent et de l’autre ceux qui en profitent et conseillent.
Cette économie de subventions, qui a succédé à l’économie coloniale elle-même héritière de l’économie esclavagiste, pervertit le fonctionnement de la vie publique. Dans la mesure où les revenus des individus sont plus soumis à des aléas politiques, administratifs qu’à leur propre travail et à leurs compétences les repères sociaux de justice, d’effort, de travail sont dévalorisés sinon perdus, ce qui est source de désordre. Ainsi, il est de notoriété publique que le parcours des chercheurs d’emploi est balisé par des réseaux informels fortement tintés de clientélisme électoral.

Un développement économique “copié-collé”.

Partant d’une bonne vieille logique de paysan qui veut que c’est celui qui détient les clés de la bourse qui commande, je trouve que la Réunion est contrainte de se conformer à un développement économique et social très éloigné des nécessités réelles de sa configuration géographique et humaine. Pour toutes sortes de raisons juridiques, institutionnelles, administratives, humaines nos responsables décideurs calquent le modèle de développement européen sur notre territoire sans égard pour les dégâts humains que cela entraîne. Il en résulte que notre développement est un “copié-collé de ce qui se fait en Europe. Il en est ainsi de la politique des transports par exemple. On pourrait penser que, du fait de l’extrême dispersion de l’habitat dans les régions plus ou moins difficiles d’accès, sur une île au relief très accidenté, les décideurs pourraient privilégier pour les hauts de l’île de petites unités de transport par route organisées de manière à rendre un vrai service à la population et diminuer le nombre de voitures individuelles. L’industrie, qui s’oriente enfin franchement vers les moteurs propres, offre des perspectives environnementales intéressantes. Nous voyons bien les avantages que cela apporterait : création d’emplois multiples de chauffeurs, mécaniciens, employés d’entretien, entreprises de BTP pour la construction et l’entretien des routes. Au lieu de cela on privilégie toujours l’axe routier littoral sud-nord avec un service de transport en commun très peu performant en termes de services rendus à la population. Ce qui oblige tout le monde à posséder une voiture. On voit la logique qui préside à ce type de décision. L’actuelle nouvelle route du littoral en construction dont le coût dépassera probablement les 2 milliard d’euros qui iront en grande partie dans les poches des multinationales en est l’illustration parfaite. Le problème est que l’alternative proposée la plupart du temps est la solution de tram-train. Là aussi il me semble que c’est une fausse et très chère bonne idée venue d’ailleurs qui ne correspond pas à nos réels besoins en matière de transport. Nous n’aurons garde d’oublier que ces grands travaux ont des conséquences sociales non négligeables : expropriations au nom de l’intérêt public de petites gens, dégradation de l’environnement, pertes de terres agricoles (qui sont surtout dans les bas).

Une société déstructurée qui va à vau-l’eau.

Cette politique du plagiat concerne tous les secteurs de la vie publique, avec les résultats que nous connaissons. Au vu des résultats du système éducatif réunionnais qui a produit plus de 100 000 illettrés adultes sur une population de 850 000 habitants (nouveau-nés compris) n’y a-t-il pas des réformes profondes à mettre en oeuvre ? Doit-on systématiquement privilégier le respect du formalisme légal ou bien adapter les règles aux nécessités des réalités locales ? Si nous prenons l’exemple du primaire que fait-on pour familiariser les parents réunionnais avec l’environnement scolaire de leur enfant ? Il est vrai que l’intervention de plusieurs administrations (Mairie , Education Nationale) dans cet univers ne facilite pas les choses. Mon bon sens paysan m’incline à penser qu’une administration régionale chargée de gérer toute la problématique éducative ne serait pas une mauvaise idée mais cela ne règlerait pas tous les problèmes comportementaux. La pédagogie est-elle adaptée ? Est-ce une bonne idée de mettre des enseignants métropolitains dans ces classes ? Surtout quand on oblige (parce que c’est la loi) de jeunes enseignants réunionnais à s’expatrier ? On est en pleine incohérence. Si la loi est mauvaise il faut la changer. C’est à cela que servent nos législateurs. En principe. Une loi est faite par les hommes pour les hommes. Elle n’est pas d’essence divine. Elle n’est pas immuable. D’autant plus qu’en l’occurrence elle serait plutôt faite par des hommes contre d’autres hommes.
Le résultat de tout cela c’est une société marquée par une forte proportion de non diplômés, de diplômés sans emploi, une société marquée aussi par une délinquance importante, une société dépourvue de repères valides, une société déstructurée qui va à vau-l’eau. C’est une société fragile, déboussolée, qui fait l’affaire de tous les prédateurs qui passent, de tous les marchands de soupe et d’illusions.

Une histoire qui n’en finit pas de bégayer.

Mais il y a encore plus inquiétant. Quand on regarde d’un peu plus près la composition des laissés pour compte de l’évolution de notre société on s’interroge sur la nature du développement qui nous est proposée voire imposée. En effet l’analyse des populations concernées par la violence, le chômage, la toxicomanie, l’alcoolisme, la prison et autres maux sociaux, montre une répartition sociologique bien particulière de ces troubles. C’est ce qui ressort de l’étude effectuée par le sociologue Laurent MEDEA sur la délinquance juvénile à la Réunion aujourd’hui. Il se dégage de ce travail cette donnée troublante que la répartition des groupes sociaux oubliés du système obéit à une hiérarchie ethnique qui rappelle étrangement celle de la société esclavagiste puis coloniale. Ainsi, l’analyse de la population des chômeurs montre par ordre décroissant de représentation la configuration suivante : en haut du tableau nous avons les Réunionnais d’ascendance afro-malgache (donc esclave dans l’ensemble), suivis par ceux d’ascendance indienne (ou malbar, donc engagés), puis viennent les métis et les “petits Blancs” (Réunionnais d’origine européenne paupérisés). Il est à noter que ces gens représentent plus de 80% de la population réunionnaise.
Devant cet état de chose on ne peut manquer de poser cette question lancinante : pourquoi 170 ans après l’abolition de l’esclavage et 70 ans après la départementalisation ce sont toujours les mêmes qui sont laissés sur le bord de la route pour ne pas dire poussés dans le caniveau ? On se rappelle alors un petit livre de l’historien tragiquement disparu Sudel FUMA, vieux d’une quarantaine d’années qui montrait que sur les 62 000 esclaves affranchis en 1848 les deux tiers sont morts sans descendance. Cela donne une idée de leurs conditions de vie après l’abolition et de leur place dans la société réunionnaise. On imagine aussi facilement la situation des survivants et de leurs descendants. D’autres études historiques ont mis en évidence les conditions de vie d’esclave de la plupart des engagés indiens avec la surmortalité qui s’en suivait par maladies ou suicides. Des études ethno-sociologiques ont pointé la surmortalité par suicide chez certains “petits Blancs” des Hauts. On a bien l’impression que l’histoire de la Réunion bégaie. Est-ce une fatalité ?

La Réunion : un psychotraumatisme jamais réparé.

Non, bien sûr, ce n’est pas une fatalité. Cette situation résulte d’une volonté délibérée de certains hommes de pérenniser leur suprématie au fil des générations. La technique la plus évidente a été d’instiller le poison de la division à l’intérieur de la société servile et assimilée. Cela a commencé depuis le début du peuplement de l’île, s’est accentué avec l’apparition du Code Noir et a connu sans doute son paroxysme lors de la révolte des esclaves de 1811 à Saint-Leu qui a été marquée par la trahison d’un des leurs, Figaro qui est devenu le symbole de la traitrise absolue (ou du “makrotage” pour reprendre un terme créole réunionnais populaire). Il s’en est suivi une volonté délibérée de terroriser la population servile en décapitant les insurgés aux quatre coins de l’île et en obligeant les esclaves à y assister. On devine aisément les conséquences psychologiques de ces évènements sur les personnes concernées et leur descendance, tant du côté servile que du côté esclavagiste. Personne n’en est sorti indemne mais, pour faire simple, on dira que la société réunionnaise a été figée pour toujours. Le poison fait toujours son effet : le monde réunionnais s’autodétruit, pour le plus grand bonheur de certains privilégiés. Nous sommes dans le domaine du psychotraumatisme, plus précisément du psychotraumatisme collectif, un psychotraumatisme transmissible aux générations suivantes.
Cependant, ce n’est qu’une partie du traumatisme. N’oublions pas que cette population servile a déjà un long passé traumatique derrière elle depuis la chasse sur son territoire d’origine, suivie du cheminement, entravée, jusqu’au bateau, des mauvais traitements pendant le voyage et sur les propriétés.
A ce propos nous allons quitter un instant la société réunionnaise pour une approche un peu plus globale du sujet en nous référant à un colloque pluridisciplinaire très riche qui s’est tenu à la Martinique en Octobre 2016 et qui avait pour titre : “Impact de l’esclavage sur la psychologie des populations”. Dans sa communication le Professeur Aimé CHARLES-NICOLAS, psychiatre, remarque que tous les éléments du psychotraumatisme sont réunis chez les descendants d’esclaves qu’il a eu à traiter et cite en particulier les sentiments d’effroi (rappelons aussi ici l’excellent et introuvable livre de l’historien Prosper EVE sur la peur à la Réunion intitulé “La Réunion , île à peurs”), d’impuissance, d’échec, ces sentiments entraînant dépersonnalisation, torpeur, déréalisation, amnésie de l’évènement, pour continuer à vivre ou à survivre. Il rappelle aussi que de nombreux symptômes en rapport avec ce traumatisme tels que asthénie, léthargie, indolence, anxiété sont devenus dans la culture occidentale des caractéristiques inhérentes à la personnalité du Noir.
Nous sommes donc bien dans la lignée d’un psychotraumatisme. Un psychotraumatisme jamais réparé. Un crime qui n’a jamais été jugé. Cependant, depuis quelques années le sujet devient de plus en plus médiatisé. Mais pourquoi si tard ?

Un consensus pour l’oubli ?

Mon opinion personnelle de Réunionnais, approchant les 70 ans, concerné par la problématique coloniale tant du côté esclave que du côté engagé indien, est que cette résurgence du passé tient au fait que de plus en plus de citoyens prennent conscience de la nécessité d’une réflexion approfondie sur les conséquences actuelles du colonialisme et de l’esclavage. A la Réunion l’esclavage a toujours été un sujet tabou pour ne pas dire interdit. Ceux de ma génération se souviennent sans doute qu’à l’école nos maîtres nous apprenaient sans sourciller que nos ancêtres étaient Gaulois. On ne mesure sans doute pas assez l’étendue de l’aliénation qu’une telle manipulation mentale suppose. Ce n’est que bien plus tard (bien trop tard?) qu’on se dit qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond, que les explications qu’on nous donne sur les maux de la société réunionnaise sont trop partielles pour être pleinement satisfaisantes, qu’il faut, sans renier l’apport des autres  que nous apprenions à réfléchir par nous-mêmes, à partir de nous-mêmes, pour nous-mêmes.
Cette tâche s’avère particulièrement complexe et ardue dans la mesure où, d’une part, nos anciens ont été réticents, par honte, à transmettre leur vécu et, d’autre part, la classe dominante a préféré tout faire pour effacer toute trace d’un passé criminel. Par ailleurs la plupart des esclaves et engagés ne maitrisaient pas l’écriture et la langue. Notre histoire, en gros, a été écrite par les esclavagistes et leurs amis. Notre histoire est une “histoire du silence” selon l’expression d’Hubert GERBEAU (dont la sympathie à notre égard s’est un peu émoussée suite de l’affaire de la nomination controversée de Mme CHAILLOU-ATROUS, historienne à Nantes, au poste de feu Sudel FUMA à l’Université de la Réunion).
Pour reprendre une réflexion populaire “les histoires de chasse sont toujours racontées par les chasseurs”.
On aboutit ainsi à une sorte de consensus pour l’oubli : les descendants des survivants de ce crime, héritiers de la terreur, de la honte et de la méfiance généralisée s’efforcent d’entrer dans le moule qui leur est proposé et se taisent, les descendants des esclavagistes ont toutes les raisons d’enterrer cette histoire et de se taire.
Le silence n’a pas été le traitement d’un autre psychotraumatisme collectif qui est devenu d’une certaine manière la référence en la matière : il s’agit de la Shoah. Certes le mobile est totalement différent mais le déni d’humanité est le même. Mais la tragédie des Juifs a concerné une population dont une bonne partie occupait un niveau social et intellectuel élevé, dont les survivants ont pu témoigner  chez lesquels les dommages physiques et psychologiques ont fait l’objet de multiples études cliniques, de même que les troubles du comportement transmis aux générations suivantes. Ainsi, les travaux de Nathalie ZADJE, Tobie NATHAN m’ont été d”une aide précieuse , n’étant pas un spécialiste de ces sujets. Par ailleurs ce crime qu’est la Shoah a fait l’objet d’un procès international avec des condamnations, des réparations. Rien de tel pour l’esclavage. Rien de tel pour les atrocités subies par les engagés indiens.

Une réhabilitation pour une réhumanisation

Nous voyons donc que notre histoire véritable reste largement méconnue. L’étude factuelle des historiens, pour indispensable qu’elle soit, ne suffira jamais pour appréhender dans toute son ampleur le crime de déni d’humanité perpétré sur notre île à l’égard de nos ancêtres. On ne peut plus nier aujourd’hui que cette période tragique a eu des conséquences qui perdurent. On commence à peine à ouvrir le dossier. Il concerne aussi bien les descendants des victimes que les descendants des maîtres. L’étude sur les descendants des dignitaires nazis montre que eux aussi sortent de l’Histoire avec des séquelles qu’ils transcendent de manière très diverse. C’est sans doute la tâche des nouvelles générations que de s’atteler au travail rigoureux qui s’impose pour une réhabilitation pleine et entière de nos ancêtres et ainsi leur rendre leur humanité. Ne perdons pas de vue que l’enjeu de leur réhumanisation dépasse leur simple mémoire : c’est aussi questionner notre place pleine et entière dans la société réunionnaise, c’est aussi voir notre réalité avec nos propres yeux et non pas à travers le seul prisme de la culture dominante même quand elle est empathique, c’est aussi penser de manière plus politique à notre situation dans l’ensemble national français. Sommes-nous Français à part entière ou Français entièrement à part ? Faut-il, pour être Français, nier notre culture qui est forcément différente de celle de la France ? La politique actuelle consistant surtout à copier ce qui se fait en Europe a-t-elle pour objectif de nous promouvoir ou bien de nous faire disparaître de notre île?
Le questionnement de notre passé est indispensable pour répondre en grande partie à nos malheurs d’aujourd’hui. Encore faut-il que nous ayons le courage d’aller jusqu’au bout et remettre en cause un système qui reproduit les mêmes injustices et inégalités d’hier et d’avant-hier. Ce système que l’on peut qualifier sans abus de langage de néo-colonial nous dépossède de notre capacité à agir sur notre destin. Nos chaînes sont moins visibles mais elles n’en sont pas moins efficaces. Une prise de conscience est indispensable pour gérer les accès de violence sporadiques qui agitent notre société et que nos responsables traitent par des demi-mesures plus ou moins démagogiques. Un jour elles ne suffiront plus. On ne sait ce qu’il adviendra ce jour-là. Il devient urgent de construire un nouveau monde réunionnais.

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