Histoire de Chants | N°6 | L’estaca

Contexte historique

20 février 1936, alors que le Front Populaire ne gouverne pas encore en France, son homologue espagnol, le Pacte, union des partis de gauche espagnols et soutenu par les nationalistes galiciens et catalans, remporte les élections face au Front National contre-révolutionnaire.

Mais les grands propriétaires et les banquiers s’opposent à toute réforme de justice sociale de ce gouvernement. Alliance de l’armée (parmi laquelle le général Franco se distingue), des nationalistes espagnols et des partis religieux et conservateurs, l’opposition au gouvernement s’empare du pouvoir par le coup d’état (golpe de estado) du 17 et 18 juillet 1936.

S’ensuit alors une confrontation armée, connue comme la Guerre Civile Espagnole (1936-1939), qui opposa les pourfendeurs d’un régime autoritaire, aux républicains, très largement socialistes, communistes et Le 1er avril 1939, les premiers l’emportent, sonnant la fin de la IIe République, plongeant l’Espagne en dictature pour près de 40 ans (1939-1975).

La domination de Franco comme cadillo (terme désignant à l’origine un chef de guerre, puis pris comme titre officiel par Franco lui-même) se fait sans pitié ni demi-mesure : les républicains sont persécutés (importante exode vers la France et l’Amérique latine), des institutions autoritaires mises en place (parti unique, censure, juridiction d’exception…)…

 

Création et inspiration

 

 

L’Estaca raconte un dialogue entre un grand-père et son petit fils. Ce premier, Siset, personnage principal de la chanson, est inspiré d’un personnage réel, surnommé avi Llansa (« papi Llansa ») qui fut barbier à Besalu dans la province catalane ; la Gérone. Connu pour être républicain, catalaniste et anticlérical, faisant de sa boutique un lieu de débat politique, l’avi Llansa, fut élu conseiller municipal de la gauche républicaine catalane dès la proclamation de la 2e République (1931). Au lendemain de la Guerre Civile, l’avi Llansa fut humilié (forcé à nettoyer les églises et à assister aux messes…) et moqué, méprisé par les franquistes.

Exilé, il rencontre un ami de son petit fils, et tisse avec lui une relation d’amitié. L’avi Llansa passa ainsi de plus en plus de temps, notamment à la pêche, en discutant avec le jeune Lluís Llach, fils du médecin et maire (franquiste) du village. Petit à petit, le grand-père ouvre les yeux de l’adolescent sur la réalité du régime et en 1968, Lluís Llach écrivit les paroles de L’Estaca, s’inspirant des conversations qu’il eues avec son aîné.

 

 

Message et parole

 

L’Estaca fut avant tout symbole de la lutte contre l’oppression franquiste en Catalogne (qui avait alors perdu son statut de communauté indépendante). L’Estaca résonne comme un cri d’unité pour agir, se libérer du joug de la dictature pour atteindre la liberté. Par la suite, ce chant symbolique prend une ampleur nationale, alors que l’Espagne fête le triste anniversaire des 30 ans de dictature.

 

Les paroles évoquent, en prenant la métaphore d’une corde attachée à un pieu (estaca en catalan), le combat des hommes pour la liberté. La scène se passe à l’aube, tandis que le narrateur de la chanson se remémore les paroles d’une conversation entre grand-père Siset (avi Siset) et lui. Il demande au grand-père Siset :

« Ne voyez-vous pas le pieu auquel nous sommes tous liés ? Si nous ne pouvons pas nous en défaire, nous ne pourrons jamais avancer »

(No veus l’estaca a on estem tots lligats? Si no podem desfer-la mai no podrem caminar)

 

D’après Siset, seule une action commune peut apporter la liberté :

« Si nous tirons tous, il va tomber, si je tire fort vers ici, et que tu tires fort par là, il est certain qu’il tombe, tombe, tombe, et nous pourrons nous libérer »

(Si estirem tots, ella caurà, si jo estiro fort per aquí i tu l’estires fort per allà, segur que tomba, tomba, tomba, i ens podrem alliberar)

 

L’interlocuteur de grand-père Siset insiste sur la difficulté du combat pour la liberté, sans répits :

« Mais, Siset, ça fait longtemps déjà, mes mains à vif sont écorchées, et alors que mes forces me quittent, il est plus large et plus haut »

(Però, Siset, fa molt temps ja, les mans se’m van escorxant, i quan la força se me’n va, ella és més ampla i més gran)

 

L’idée d’une nécessaire prise de conscience collective pour obtenir la liberté clôt la chanson. Dans la dernière strophe, une fois grand-père Siset mort, son interlocuteur devient responsable de la diffusion des idées de liberté et de lutte auprès des nouvelles générations :

« Et quand passent d’autres valets, je lève la tête pour chanter le dernier chant de Siset, le dernier qu’il m’ait appris »

(I mentre passen els nous vailets, estiro el coll per cantar el darrer cant d’en Siset, el darrer que em va ensenyar)

 

Histoire et devenir

 

L’Estaca, extrêmement populaire en Catalogne aujourd’hui au point d’être considérée comme partie du folklore populaire, a aussi connu un destin international. Elle a eu plusieurs interprétations et a été traduite en plus de cinquante langues : espagnol, français, occitan, basque, corse, anglais, allemand, polonais, espéranto…

 

Version chantée par la Chorale Insoumise

réécrite et adaptée par Marc Robine

 

Du temps où je n’étais qu’un gosse
Mon grand-père me disait souvent
Assis à l’ombre de son porche
En regardant passer le vent
Petit vois-tu ce pieu de bois
Auquel nous sommes tous enchaînés
Tant qu’il sera planté comme ça
Nous n’aurons pas la liberté

 

Refrain :

Mais si nous tirons tous, il tombera
Ca ne peut pas durer comme ça
Il faut qu’il tombe, tombe, tombe
Vois-tu comme il penche déjà
Si je tire fort il doit bouger
Et si tu tires à mes côtés
C’est sûr qu’il tombe, tombe, tombe
Et nous aurons la liberté

 

Petit ça fait déjà longtemps
Que je m’y écorche les mains
Et je me dis de temps en temps
Que je me suis battu pour rien
Il est toujours si grand si lourd
La force vient à me manquer
Je me demande si un jour
Nous aurons bien la liberté

 

Refrain

 

Puis mon grand-père s’en est allé
Un vent mauvais l’a emporté
Et je reste seul sous le porche
En regardant jouer d’autres gosses
Dansant autour du vieux pieu noir
Où tant de mains se sont usées
Je chante des chansons d’espoir
Qui parlent de la liberté

 

Refrain

 

Proposé par Tim

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